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 Voyages 

Les voyages d'Eugène Fromentin 

Une année dans le Sahel

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     « La vitesse a supprimé jusqu'aux aventures ; tout est plus simple, plus direct, pas du tout fabuleux et beaucoup moins charmant. La science a détrôné la poésie ; l'homme a substitué sa propre force aux dieux jaloux, et nous voyageons orgueilleusement, mais assez tristement, dans la prose. »

     « Je veux y planter mes souvenirs comme on plante un arbre, afin de demeurer de près ou de loin enraciné dans cette terre d'adoption. »

     « A quoi bon multiplier les souvenirs, accumuler les faits, courir après les curiosités inédites, s'embarrasser de nomenclatures, d'itinéraires et de listes ? Le monde extérieur est comme un dictionnaire ; c'est un livre rempli de répétitions et de synonymes : beaucoup de mots équivalents pour la même idée. Les idées sont simples, les formes multiples ; c'est à nous de choisir et de résumer. »

     « Ici, comme à l'ordinaire, je trace un cercle autour de ma maison, je l'étends jusqu'où il faut pour que le monde entier soit à peu près contenu dans ses limites, et alors je me retire au fond de mon univers ; tout converge au centre que j'habite, et l'imprévu vient m'y chercher. Ai-je tort ? Je ne le crois pas, car cette méthode, raisonnable ou non, donne aussitôt le plus grand calme en promettant des loisirs sans bornes, et fait considérer les choses d'un regard paisible, plus attentif, pour ainsi dire accoutumé dès le premier jour. »

     « Le soleil se promène tout autour de ma cellule sans y pénétrer jamais. Il y règne une ombre inviolable. Pour vis-à-vis direct, j'ai le ciel fixe du nord-est et le rideau bleu de la haute mer. (...) Il y a dans ce réduit, aussi favorable au repos qu'au travail, une sorte de tranquillité froide et blême, et comme une habitude de douceur qui me ravit profondément.  »

     « Ce peuple touche aux deux extrêmes de l'esprit humain, l’enfance et le génie, par une faculté sans pareille, l’amour du merveilleux. »

     « Tout est vieux et tout est nouveau ; les choses changent avec le point de vue : il n'y a de définitif et d'absolu que les lois du beau. Heureusement pour nous, l'art n'épuise rien : il transforme tout ce qu'il touche, il ajoute aux choses plus encore qu'il ne leur enlève ; il renouvellerait, plutôt que de l'épuiser, la source intarissable des idées. Le jour où paraît une œuvre d'art, fût-elle accomplie, chacun peut dire, avec l'ambition de poursuivre la sienne et la certitude de ne répéter personne, que cette œuvre est à refaire, ce qui est très encourageant pour l'esprit humain. Il en est de nos problèmes d'art comme de toutes choses : combien de vérités, aussi âgées que le monde, et qui, si Dieu ne nous aide, seront encore à définir dans mille ans ! »

     « Partout où quelque chose remue sur cette longue traînée de poussière, rendue plus subtile encore après six mois de sécheresse, on voit s'élever des nuages, et quand le moindre vent passe sur la campagne, la tête alourdie des vieux arbres semble se dissoudre en fumée. »

     « Je cheminais lentement dans ce dédale, allant d'une impasse à l'autre et m'arrêtant de préférence à certains lieux où règne un silence encore plus inquiétant qu'ailleurs. – Pardonne-moi une fois pour toutes ce mot de silence, qui reviendra dans ces lettres beaucoup plus souvent que je ne voudrais. Il n'y a malheureusement qu'un seul mot dans notre langue pour exprimer à tous les degrés imaginables le fait très complexe et tout à fait local de la douceur, de la faiblesse et de l'absence totale des bruits. »

     « L'impression du moment répète avec une telle exactitude les souvenirs de la veille, que je ne les distingue plus. C'est un long bien-être, inconnu de ceux qui vivent livrés aux oscillations de nos climats variables. »

     « Voici ma vie en deux mots : je produis peu, je ne suis pas certain d'apprendre quelque chose, je regarde et j'écoute. Je me livre corps et âme à la merci de cette nature extérieure que j'aime, qui toujours a disposé de moi, et qui me récompense aujourd'hui par un grand calme des troubles, connus de moi seul, qu'elle m'a fait subir. J’essaie les cordes les plus sensibles et les plus fatiguées de mon cerveau pour savoir si rien n'y est brisé et si le clavier en est toujours d'accord. Je suis heureux de l'entendre résonner juste ; j'en conclus que ma jeunesse n'est pas finie, et que je puis encore donner quelques semaines de grâce au plaisir indéterminé de me sentir vivre. »

     « Pourquoi donc s'agiter autant lorsque tout repose ? Pourquoi se précipiter à plaisir dans les nouveautés du lendemain, tandis que la vie universelle coule à pleins bords, si paisiblement et d'un cours presque insensible, dans le lit régulier des habitudes ? »

     « Il est d'usage, mon ami, de mal parler des habitudes, sans doute parce qu'on part d'une idée fausse pour les juger. Pour moi, je n'ai jamais compris qu'on mît son amour-propre à s'en garantir ou bien ses efforts à s'en débarrasser, ni qu'on se crût moins libre pour avoir une méthode, ni qu'on donnât le nom d'esclavage à ce qui est une loi divine, ni enfin qu'on s'imaginât être beaucoup plus maître de son chemin parce qu'on n'a pas laissé derrière soi de point de repère. On s'abuse d'abord, et on se calomnie. On s'abuse, parce que, sans habitudes, un jour ne tiendrait plus à l'autre, et les souvenirs n'auraient plus d'attache, pas plus qu'un chapelet qui n'a pas de fil. On se calomnie, car heureusement un homme est impossible à supposer sans habitudes. Celui qui dit n'en pas avoir est tout simplement un esprit à mémoire courte, qui oublie ce qu'il a fait, pensé, senti la veille, pour n'en avoir pas tenu registre, ou un ingrat qui fait fi des jours qu'il a vécus et les abandonne à l'oubli, n'estimant pas que ce soit un trésor à conserver. »

     « Si tu m'en crois, adorons les habitudes ; ce n'est pas autre chose que la conscience de notre être déployée derrière nous dans le sens de l'espace et de la durée. Faisons comme le petit Poucet, qui sema des cailloux depuis la porte de sa maison jusqu'à la forêt ; marquons nos traces par des habitudes, servons-nous-en pour allonger notre existence de toute la portée de nos souvenirs, qu'il faudrait tâcher de rendre excellents. Transportons cette existence de droite et de gauche, si la destinée le commande ; mais qu'elle ne soit au fond qu'une longue identité de nous-mêmes ! C'est le moyen de nous retrouver partout et de ne pas perdre en chemin le plus utile et le plus précieux du bagage : je veux parler du sentiment de ce que nous sommes. »

     « Le blanc, le vert et le bleu. Tout le paysage du Sahel se réduit presque à ces trois notes. Ajoutes-y la couleur violente et brune des terrains oxydés de fer, fais monter comme un arbre chimérique au milieu des massifs verts la haute tige d'un peuplier blanc tout pailleté comme un travail d'orfévrerie ; rétablis par la ligne horizontale et bleue de la mer l'équilibre de ce tableau un peu cahoté, et tu auras une fois pour toutes la formule du paysage algérien. »

     « Il est permis d'oublier que la vie décroît dans cette Hespéride enchantée qui jamais ne parle de déclin, heureux, mon ami, si cette permanence de tout ce que je vois nous faisait croire à la perpétuité possible des choses et des êtres qui nous sont chers ! »

     « Un vêtement plus ample fait, je ne sais pourquoi, présumer des passions plus fortes, une âme plus grande. C'est un préjugé d'ordre artistique, si tu veux ; mais ici, bien entendu, je parle en artiste. »

     « Le rossignol (...) Quel étrange poëte que cet oiseau ! Qui n'a-t-il pas bercé et enchanté depuis qu'il existe, et que, libre ou prisonnier, il habite au milieu de nous ? N'est-ce pas l'âme éloquente des choses tendres, la musique même des sentiments humains ? Il a l'air d'exprimer ce que chacun de nous éprouve. L'amoureux retrouve en lui ses tendresses, celui qui souffre ses amertumes, la mère affligée ses désespoirs. »

     « Sais-tu ce qu'il y a de plus pénible pour l'esprit dans ce sombre tableau, si confusément composé de pluie qui tombe, de flots qui roulent, d'écumes qui jaillissent, de nuages en mouvement ? C'est de ne trouver d'équilibre nulle part, et de regarder indéfiniment des choses vagues qui vont et viennent, se balancent, se troublent, dans la perpétuelle oscillation d'un roulis qui semble ne pouvoir plus s'apaiser. Rien pour arrêter la vue, ni qui la repose, ni qui la satisfasse en la fixant sur des points d'appui : une étendue flottante, une perspective indécise de formes insaisissables ; à terre, pas un objet qui ne soit agité ; en mer, pas une ligne de nuages ou d'eau qui ne soit mobile, pas un trait qui ne s'évanouisse aussitôt formé. »

     « Ce n'est pas la gaieté qui me plaît dans la lumière ; ce qui me ravit, c'est la précision qu'elle donne aux contours, et de tous les attributs propres à la grandeur, le plus beau, selon moi, c'est l'immobilité. En d'autres termes, je n'ai de goût sérieux que pour les choses durables, et je ne considère avec un sentiment passionné que les choses qui sont fixes. »

     « J'ai vu des choses très simples qui m'ont ravi ; mais le véritable événement de ma journée, c'est le beau temps. Connais-tu, mon ami, les effets incalculables produits par un baromètre qui monte ou qui descend, et t'es-tu jamais aperçu à quel point ce petit instrument nous gouverne ? Peut-être vivons-nous, tous tant que nous sommes, sous la dépendance de certains agents occultes dont nous subissons l'action sans l'avouer ni la définir ; peut-être y a-t-il au fond de la destinée de chacun de nous de petits secrets misérables dont nous ne parlons pas, de peur de confesser notre servitude et d'humilier devant la matière une âme humaine qui se prétend libre. »

     « Dans la nature, la vie est plus multiple, le détail plus imprévu ; les nuances sont infinies. Il y a le bruit, les odeurs, le silence, la succession du geste et la durée. Dans le tableau, le caractère est définitif, le moment déterminé, le choix parfait, la scène fixée pour toujours et absolue. C'est la formule des choses, ce qui doit être vu plutôt que ce qui est, la vraisemblance du vrai plutôt que le vrai. Il n'y a guère, que je sache, d'autre réel en fait d'art que cette vérité d'élection, et il serait inutile d'être un excellent esprit et un grand peintre, si l'on ne mettait dans son œuvre quelque chose que la réalité n'a pas. C'est en quoi l'homme est plus intelligent que le soleil, et j'en remercie Dieu. »

     « Je ne suis pas un voyageur, mon ami, je te l'ai déjà dit et plus d'une fois ; tout au plus suis-je un homme errant. Mes voyages, si j'en faisais, ne serviraient pas même à donner à d'autres la curiosité de les refaire après moi. Je battrais vainement les chemins du monde : la géographie, l'histoire et la science n'en obtiendraient pas un renseignement qui fût nouveau. Souvent le souvenir que je garde des choses est inénarrable, car, quoique très fidèle, il n'a jamais la certitude, admissible pour tous, d'un document. Plus il s'affaiblit d'ailleurs, plus il se transforme en devenant la propriété de ma mémoire, et mieux il vaut pour l'emploi qu'à tort ou à raison je lui destine. A mesure que la forme exacte s'altère, il en vient une autre, moitié réelle et moitié imaginaire, et que je crois préférable. Tout cela ne fait pas un voyageur, et cette manière de procéder prouve au contraire que je ne suis pas né pour aller loin. »

     « Pour aujourd'hui, laissons les règles. Il s'agit d'un tableau sans discipline, et qui n'a presque rien de commun avec l'art. Gardons-nous bien de le discuter ; voyons. Ainsi j'ai dû faire, et je me suis promené, regardant, notant les détails, ne vivant plus que par les yeux, plongé sans arrière-pensée ni scrupule dans ce tourbillon de couleurs en mouvement. »

     « Je rentrai chez moi, brisé de lassitude, gorgé de couleurs, mais fort satisfait de ma journée, car je m'imaginais avoir fait provision de lumière pour les jours ténébreux et trop fréquents où l'esprit n'a plus que des vues tristes. »

     « Blidah. Cette petite ville dont l'air humide et chaud affaiblirait les plus forts par des conseils irrésistibles de mollesse. C'est la dernière séduction qu'elle ait gardée de ses origines : une sorte de bien-être physique et d'oubli de soi-même, qui ressemble à l'effet d'un bain prolongé. Nous voici au 15 mai, c'est-à-dire en été. Les jours sont longs, les midis pesants ; pour vivre d'accord avec le climat, il faut jouir des matinées et des soirées, qui sont encore douces, et déjà consacrer le milieu du jour au sommeil. »

     « Je regardai le ciel, où brillaient toutes les constellations de l'été. Le souvenir des Sahariens, au lieu de s'affaiblir, ne me quitta plus, et je me mis sans le vouloir à voyager. Or, quand je voyage, soit en réalité, soit en rêve, c'est toujours dans la même direction, le cap au sud. »

     « Le soleil avait dévoré des chaumes le peu qui restait sur pied. La chaleur était extrême, même à l'abri des bois dans la montagne ; les pins exhalaient une odeur suffocante de résine, et le cri des cigales, se mêlant aux craquements des rameaux échauffés, formait autour de nous comme un pétillement d'incendie. »

     « Suis-je encore au Sahara ? C'est une illusion de tous les matins qui dure un moment, juste le temps de reconnaître où je suis. (...) Je me retrouve ici dans un autre monde. Je m'éveille avec sécurité, je cherche, au milieu de sensations toutes paisibles, la secrète angoisse et le sentiment d'un danger possible. La vie est commode, le climat salubre, la saison clémente. Alors j'éprouve un regret bizarre, et je regarde avec indifférence se dérouler des jours qui n'ont plus rien de redoutable. »

     « C'est ainsi que s'ouvrent mes journées, par des bruits, par des lueurs, par des formes entrevues, par le rayonnement grisâtre de l'aurore à travers ma fenêtre ouverte, par un salut donné du fond de l'âme à chaque chose qui s'éveille en même temps que moi. Ce n'est pas ma faute si la nature envahit à ce point tout ce que j'écris. Je lui donne ici tout au plus la part qu'elle a dans ma propre vie. Agir au milieu de sensations vives, produire en ne cessant pas d'être en correspondance avec ce qui nous entoure, servir de miroir aux choses extérieures, mais volontairement, et sans leur être assujetti ; faire enfin de sa propre destinée ce que les poëtes font de leurs poëmes, c'est-à-dire enfermer une action forte dans des rêveries ; modifier l'homo sum de Térence, et dire : « Rien de ce qui est divin ne m'est étranger, » voilà, mon ami, qui ne serait ni trop, ni trop peu : voilà qui serait vivre. »

     « C'est une des faiblesses de notre époque d'essayer ce que les plus forts n'avaient point entrepris, non par timidité, mais par sagesse, et de mettre beaucoup de résolution dans des chimères. Il fut un temps où les choses étaient moins compliquées et les hommes plus grands, peut-être parce qu'ils étaient plus simples. En tout cas, le but était direct, les moyens de l'atteindre étaient peu nombreux. On prétend que le but continue d'être le même ; j'en doute, à voir mille chemins ouverts, et que chacun prend un détour nouveau pour y arriver. On ne pensait pas alors qu'il y eût autre chose au monde que ce que soi-même on voyait tous les jours : de belles formes humaines équivalentes à de belles idées, ou de beaux paysages, c'est-à-dire des arbres, de l'eau, des terrains et du ciel ; l'air, la terre et l'eau, trois éléments sur quatre, c'était déjà vaste, et cela suffisait. A chaque chose on donnait à peu près sa couleur générale, et chaque forme était exprimée dans le sens le plus propre, non point à la corriger, mais à la manifester, en vertu de ce principe très modeste, et cependant très fier, qui, faisant équitablement deux parts dans les productions de l'art, donne à la nature l'initiative du beau, et nous réserve à nous le droit de le concevoir et de le révéler. On appelle embellir ou créer cette opération de l'esprit ; ce n'est qu'une demi-erreur, et peut-être un abus de mots. »

     « La curiosité d'être vrai n'était pas grande, et que le désir d'être nouveau n'allait pas plus loin que celui d'être exact. Être beau, tel était le premier et le dernier mot, l'alpha et l'oméga d'un catéchisme que nous ne connaissons plus guère aujourd'hui, Tout à coup, il y a quelque vingt ans, après avoir épuisé l’histoire ancienne, et puis l'histoire locale, de lassitude ou autrement, les peintres se sont mis en route. De cette époque date un mouvement très inattendu : je veux parler du besoin des aventures et du goût des voyages. Or, notez bien qu'on voyage du moment qu'on s'attache aux diversités de la nature. La distance n'y fait rien. On peut ne jamais dépasser Saint-Denis, et cependant rapporter des bords de la Seine des œuvres que j'appellerai des notes de voyage. On peut au contraire faire le tour du monde, et ne produire que des œuvres plus générales, impossibles à localiser, ne portant ni timbre, ni certificat de distance, et qui sont alors tout simplement des tableaux. En un mot, il y a deux hommes qu'il ne faut pas confondre, il y a le voyageur qui peint, et puis il y a le peintre qui voyage. C'est toute une différence comme vous voyez. Et le jour où je saurai positivement si je suis l'un ou l'autre, je vous dirai exactement ce que je prétends faire de ce pays. »

     « Il y a un plaisir irrésistible à dire d'un pays que peu de gens ont visité : Je l'ai vu. Vous savez cela, vous qui passez votre vie à découvrir. Il faut être très modeste d'abord, – et c'est déjà une vertu humaine assez rare, – pour dissimuler ses titres de voyageur et ne pas afficher le nom des lieux à côté de celui du peintre. Il faut être plus modeste encore, – et cette modestie-là devient un principe d'art, – pour résumer tant de notes précieuses dans un tableau, pour sacrifier la propre satisfaction de ses souvenirs à la vague recherche d'un but général et incertain. Disons le mot, il faut une véritable abnégation de soi-même pour cacher ses études et n'en manifester que le résultat. Mais la difficulté n'est pas là seulement : elle est ailleurs, elle est partout. Le difficile est, je le répète, d'intéresser notre public européen à des lieux qu'il ignore ; le difficile est de montrer ces lieux pour les faire connaître, et cependant dans l'acception commune aux objets déjà familiers, – de dégager ainsi le beau du bizarre et l'impression de la mise en scène, qui presque toujours est accablante, – de faire admettre les plus périlleuses nouveautés par des moyens d'expression usuels, d'obtenir enfin ce résultat qu'un pays si particulier devienne un tableau sensible, intelligible et vraisemblable, en s'accommodant aux lois du goût, et que l'exception rentre dans la règle, sans l'excéder ni s'y amoindrir. Or, je vous l'ai dit, l'Orient est extraordinaire, et je prends le mot dans son sens grammatical. Il échappe aux conventions, il est hors de toute discipline ; il transpose, il intervertit tout ; il renverse les harmonies dont le paysage a vécu depuis des siècles. (...) C'est le pays par excellence du grand dans les lignes fuyantes, du clair et de l'immobile, – des terrains enflammés sous un ciel bleu, c'est-à-dire plus clairs que le ciel, ce qui amène, notez-le bien, à tout moment des tableaux renversés ; – pas de centre, car la lumière afflue partout ; pas d'ombres mobiles, car le ciel est sans nuages. Enfin, jamais que je sache, avant nous, personne ne s'est préoccupé de lutter contre ce capital obstacle du soleil, et ne s'est imaginé qu'un des buts de la peinture pouvait être d'exprimer, avec les pauvres moyens que vous savez, l'excès de la lumière solaire, accrue par la diffusion. »

     « Le paysagiste, par je ne sais quelle prédestination singulière, était né peintre d'Orient, car on dit qu'il ressemblait lui-même à un Arabe. Le peintre de genre a le goût des pays turcs ; il les aime en raison même de leur originalité. Le peintre d'histoire est un Vénitien qui se délecte avec des sujets contemporains analogues pour la couleur aux souvenirs passionnés qu'il a gardés de ses maîtres. Il est donc le plus traditionnel et le moins oriental des trois, et c'est la plus minime des raisons qui me font l'estimer si grand. »

 

     ​« J'étais au bord de la Seine, un jour de printemps, avec un paysagiste célèbre qui fut mon maître [Louis Cabat]. Il m'expliquait les changements que l'expérience, l'étude des musées, ses voyages en Italie surtout, avaient apportés dans sa manière de voir les choses et de sentir. Il me disait qu'aujourd'hui il n'apercevait plus que des résumés là où jadis il était enchanté par les détails, et qu'après avoir cherché le particulier, il cherchait maintenant la forme et l'idée typiques. »

     « La chaleur a été extrême et sans adoucissement, ni le matin, ni le soir. La nuit dernière, j'en ai fait l'épreuve, il y avait à minuit, sous les orangers, trente-sept degrés centigrades, température extraordinaire à pareille heure et en pareille saison. J'ai tâché de me figurer ce que des arbres pouvaient souffrir, en les voyant tordus à se rompre dans une lutte impossible à peindre, harassés d'efforts, et comme écartelés entre le vent qui voulait les arracher du sol et ce terrible lien des racines qu'ils ne pouvaient pas rompre. Il y eut un moment où tout sembla craquer ; une sorte de bruit déchirant sortit à la fois des entrailles de chaque arbre. Voyons, pensai-je, laquelle sera la plus forte, de la destruction ou de la vie ? La vie fut la plus forte, et je t'assure que je m'en sentis soulagé : pas un arbre ne fut déraciné. »

     « Une abondante humidité couvrait la plaine, et, comme le soleil est le plus grand bienfaiteur du monde après Dieu, on aurait dit que, par la seule vertu de sa lumière, il changeait la rosée nocturne en une pluie d'argent. »

     « Tout cela n'est ni beau ni laid, ni gai ni triste ; mais le détail insignifiant disparaît dans un ensemble tellement vaste et si prodigieusement baigné de lumière et d'air, cette perspective presque incommensurable est cependant contenue dans un cadre si visible et si bien défini, les couleurs y sont si légères et les formes si nettes, qu'on ne saurait imaginer de grandeur vague avec autant de précision. C'est l'indéfini réduit aux proportions du tableau et résumé sobrement dans d'exactes limites. »

     « De pareils écuyers n'ont pour se rendre intéressants que la vitesse. Ils montent leurs chevaux comme ils monteraient des oiseaux rapides, ne les gouvernent point, les maîtrisent à peine et les laissent voler de toute la légèreté d'un galop qui ne fait pas beaucoup plus de bruit que des ailes. »

     « Imagine, mon ami, ce qui ne pourra jamais revivre dans ces notes, où la forme est froide, où la phrase est lente ; imagine ce qu'il y a de plus impétueux dans le désordre, de plus insaisissable dans la vitesse, de plus rayonnant dans des couleurs crues frappées de soleil. Figure-toi le scintillement des armes, le pétillement de la lumière sur tous ces groupes en mouvement, les haïk dénoués par la course, les frissonnements du vent dans les étoffes, l'éclat fugitif, comme l'éclair, de tant de choses brillantes, des rouges vifs, des orangés pareils à du feu, des blancs froids qu'inondaient les gris du ciel ; les selles de velours, les selles d'or, les pompons aux têtières des chevaux, les oeillères criblées de broderies, les plastrons, les brides, les mors trempés de sueur ou ruisselants d'écume. Ajoute à ce luxe de visions, fait pour les yeux, le tumulte encore plus étourdissant de ce qu'on entend : les cris des coureurs, les clameurs des femmes, le tapage de la poudre, le terrible galop des chevaux lancés à toute volée, le tintement, le cliquetis de mille et mille choses sonores. Donne à la scène son vrai cadre que tu connais, calme et blond, seulement un peu voilé par des poussières, et peut-être, entreverras-tu, dans le pêle-mêle d'une action joyeuse comme une fête, enivrante en effet comme la guerre, le spectacle éblouissant qu'on appelle une fantasia arabe. Ce spectacle attend son peintre. »

     « Nous nous assîmes au pied de ces vieux arbres respectables et pleins de conseils. La journée était belle, et me parut triste, peut-être parce que nous n'étions gais ni l'un ni l'autre. Il faisait chaud et très calme, circonstance que je n'oublierai jamais, car je lui dois la plus forte impression de grandeur et de paix complète qu'on puisse éprouver dans sa vie. »

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