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 Paysages 

Eugène Fromentin et les paysages

La manière dont Fromentin décrit les paysages et les donne à voir et à vivre ouvre des perspectives pour penser, aujourd'hui, ce qu'est un paysage ainsi que nos manières de vivre et d'habiter la Terre.

        « Le soir venait. Le soleil n’avait plus que quelques minutes de trajet pour atteindre le bord tranchant de l’horizon. Il éclairait longuement, en y traçant des rayures d’ombre et de lumière, un grand pays plat, tristement coupé de vignobles, de guérets et de marécages, nullement boisé, à peine onduleux, et s’ouvrant de distance en distance, par une lointaine échappée de vue, sur la mer. Un ou deux villages blanchâtres, avec leurs églises à plates-formes et leurs clochers saxons, étaient posés sur un des renflements de plaine, et quelques fermes, petites, isolées, accompagnées de maigres bouquets d’arbres et d’énormes meules de fourrage, animaient seules ce monotone et vaste paysage, dont l’indigence pittoresque eût paru complète sans la beauté singulière qui lui venait du climat, de l’heure et de la saison. » (Dominique, OC, p. 373-374)

 

        « Le pays était plat, l’air très calme, et les bruits en cette saison de l’année portaient si loin, que même après l’avoir perdu de vue, on continuait d’entendre très distinctement chaque explosion de son fusil et jusqu’au son de sa voix » (Dominique, OC, p. 372).

 

        « Le pays était plat, pâle, fade et mouillé. » (Dominique, OC, p. 411)

 

        « J’apprenais confusément, de routine, cette quantité de petits faits qui sont la science et le charme de la vie de campagne. J’avais, pour profiter d’un pareil enseignement, toutes les aptitudes désirables : une santé robuste, des yeux de paysan, c’est-à-dire des yeux parfaits, une oreille exercée de bonne heure aux moindres bruits, des jambes infatigables, avec cela l’amour des choses qui se passent en plein air, le souci de ce qu’on observe, de ce qu’on voit, de ce qu’on écoute, le souci de ce qu’on observe, de ce qu’on voit, de ce qu’on écoute, peu de goût pour les histoires qu’on lit, la plus grande curiosité pour celles qui se racontent. […] À dix ans, je ressemblais à tous les enfants de Villeneuve : j’en savais autant qu’eux, j’en savais un peu moins que leurs pères ; mais il y avait entre eux et moi une différence, imperceptible alors, et qui se détermina tout à coup : c’est que déjà je tirais de l’existence et des faits qui nous étaient communs, des sensations qui toutes paraissaient leur être étrangères. Ainsi, il est bien évident pour moi, lorsque je m’en souviens, que le plaisir de faire des pièges, de les tendre le long des buissons, de guetter l’oiseau, n’étaient pas ce qui me captivait le plus dans la chasse ; et la preuve, c’est que le seul témoignage un peu vif qui me soit resté de ces continuelles embuscades, c’est la vision très nette de certains lieux, la note exacte de l’heure et de la saison, et jusqu’à la perception de certains bruits qui n’ont pas cessé depuis de se faire entendre. Peut-être vous paraîtra-t-il assez puéril de me rappeler qu’il y a trente-cinq ans tout à l’heure, un soir que je relevais mes pièges dans un guéret labouré de la veille, il faisait tel temps, tel vent, que l’air était calme, le ciel gris, que des tourterelles de septembre passaient dans la campagne avec un battement d’ailes très sonore, et que tout autour de la plaine, les moulins à vent, dépouillés de leur toile, attendaient le vent qui ne venait pas. Vous dire comment une particularité de si peu de valeur a pu se fixer dans ma mémoire, avec la date précise de l’année et peut-être bien du jour, au point de trouver sa place en ce moment dans la conversation d’un homme plus mûr, je l’ignore ; mais si je vous cite ce fait entre mille autres, c’est afin de vous indiquer que quelque chose se dégageait déjà de ma vie extérieure, et qu’il se formait en moi je ne sais quelle mémoire spéciale assez peu sensible aux faits, mais d’une aptitude singulière à se pénétrer des impressions. » (Dominique, OC, p. 399-400)

 

            « Aussi il y a des moments, vous comprendrez cela, où les longues années qui me séparent de l’époque dont je vous parle disparaissent, où j’oublie que j’ai vécu depuis, qu’il m’est venu des soins plus graves, des causes de joie ou de tristesse différentes, et des raisons de m’attendrir beaucoup plus sérieuses. Les choses étant demeurées les mêmes, je vis de même ; c’est comme une ancienne ornière où l’on retombe, et, permettez-moi cette image, un peu plus conforme à ce que j’éprouve, comme une ancienne plaie parfaitement guérie, mais sensible, qui tout à coup se ranime, et, si l’on osait, vous ferait crier. Imaginez qu’avant de partir pour le collège, où j’allai tard, pas un seul jour je ne perdis de vue ce clocher que vous voyez là-bas, vivant aux mêmes lieux, dans les mêmes habitudes, que je retrouve aujourd’hui les objets d’autrefois comme autrefois, et dans l’acception qui me les fit connaître et me les fit aimer. Sachez que pas un seul souvenir de cette époque n’est effacé, je devrais dire affaibli. Et ne vous étonnez pas si je divague en vous parlant de réminiscences qui ont la puissance certaine de me rajeunir au point de me rendre enfant. Aussi bien il y a des noms, des noms de lieux surtout, que je n’ai jamais pu prononcer de sang-froid : le nom des Trembles est de ce nombre. »
(Dominique, OC, p. 401-402)

 

        « Je pensai aux Trembles ; il y avait si longtemps que je n’y pensais plus ! Ce fut comme une lueur de salut. Chose bizarre, par un retour subit à des impressions si lointaines, je fus rappelé tout à coup vers les aspects les plus austères et les plus calmants de ma vie champêtre. Je revis Villeneuve avec sa longue ligne de maisons blanches à peine élevées au-dessus du coteau, ses toits fumants, sa campagne assombrie par l’hiver, ses buissons de prunelliers roussis par les gelées et bordant des chemins glacés. Avec la lucidité d’une imagination surexcitée à un point extrême, j’eus en quelques minutes la perception rapide, instantanée de tout ce qui avait charmé ma première enfance. Partout où j’avais puisé des agitations, je ne rencontrais plus que l’immuable paix. Tout était douceur et quiétude dans ce qui m’avait autrefois causé les premiers troubles que j’aie connus. Quel changement ! pensais-je, et sous les incandescences dont j’étais brûlé, je retrouvais plus fraîche que jamais la source de mes premiers attachements. » (Dominique, OC, p. 453)

 

        « Quant à la vie de Paris, telle que l’entendait Olivier, je ne me faisais point d’illusions, et ne la considérais nullement comme un secours. J’y comptais un peu pour me distraire, mais pas du tout pour m’étourdir et encore moins pour me consoler. Le campagnard en outre persistait et ne pouvait se résoudre à se dépouiller de lui-même, parce qu’il avait changé de milieu. N’en déplaise à ceux qui pourraient nier l’influence du terroir, je sentais qu’il y avait en moi je ne sais quoi de local et de résistant que je ne transplanterais jamais qu’à demi, et si le désir de m’acclimater m’était venu, les mille liens indéracinables des origines m’auraient averti par de continuelles et vaines souffrances que c’était peine inutile. Je vivais à Paris comme dans une hôtellerie où je pouvais demeurer longtemps, où je pourrais mourir, mais où je ne serais jamais que de passage. » (Dominique, OC, p. 463)

 

            « Après m’être égaré dix fois dans le quartier de Paris que je connaissais le mieux, j’arrivai sur les quais. Je n’y rencontrai personne. Paris tout entier dormait, comme il dort entre trois et six heures du matin. La lune éclairait les quais déserts et fuyants à perte de vue. Il ne faisait presque plus froid : c’était en mars. La rivière avait des frissons de lumière qui la blanchissaient, et coulait sans faire le moindre bruit entre ses hautes bordures d’arbres et de palais. Au loin s’enfonçait la ville populeuse, avec ses tours, ses dômes, ses flèches, où les étoiles avaient l’air d’être allumées comme des fanaux, et le Paris du centre sommeillait, confusément étendu sous des brumes. Ce silence et cette solitude portèrent au comble le sentiment subit qui me venait de la vie, de sa grandeur, de sa plénitude et de son intensité. » (Dominique, OC, p. 535)

 

        « Même en ce perpétuel changement, il en est ainsi pour tous les lieux que je quitte ; je m’y attache vite et n’en oublie aucun, car il me semble que tous ont été passagèrement à moi, bien mieux que les maisons de louage où j’ai vécu. Après des années, le petit espace où j’ai mis ma tente un soir et d’où je suis parti le lendemain m’est présent avec tous ses détails. L’endroit occupé par mon lit, je le vois ; il y avait là de l’herbe ou des cailloux, une touffe d’où j’ai vu sortir un lézard, des pierres qui m’empêchaient de dormir. Personne autre que moi peut-être n’y était venu et n’y viendra, et moi-même, aujourd’hui, je ne saurais plus le retrouver. »
(Un été dans le Sahara, OC, p. 62)

 

        « Je veux essayer du chez moi sur cette terre étrangère, où jusqu’à présent je n’ai fait que passer, dans les auberges, dans les caravansérails ou sous la tente, changeant tantôt de demeure et tantôt de bivouac, campant toujours, arrivant et partant, dans la mobilité du provisoire et en pèlerin. Cette fois je viens y vivre et l’habiter. C’est à mon avis le meilleur moyen de beaucoup connaître en voyant peu, de bien voir en observant souvent, de voyager cependant, mais comme on assiste à un spectacle, en laissant les tableaux changeants se renouveler d’eux-mêmes autour d’un point de vue fixe et d’une existence immobile. J’y verrai s’écouler toute une année peut-être, et je saurai comment les saisons se succèdent dans ce bienheureux climat, qu’on dit inaltérable. J’y prendrai des habitudes qui seront autant de liens plus étroits pour m’attacher à l’intimité des lieux. Je veux y planter mes souvenirs comme on plante un arbre, afin de demeurer de près ou de loin enraciné dans cette terre d’adoption. » (Une année dans le Sahel, OC, p. 190-191)

 

        « Au demeurant ce pays, très simple et très beau, est peu propre à charmer, je l’avoue, mais, si je ne me trompe, il est aussi capable d’émouvoir fortement que n'importe quelle contrée du monde. C'est une terre sans grâce, sans douceurs, mais sévère, ce qui n'est pas un tort, et dont la première influence est de rendre sérieux, effet que beaucoup de gens confondent avec l'ennui. Un grand pays de collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baigné d'une éternelle lumière ; assez vide, assez désolé pour donner l'idée de cette chose surprenante qu'on appelle le désert ; avec un ciel toujours à peu près semblable, du silence, et, de tous côtés, des horizons tranquilles. » (Un été dans le Sahara, OC, p. 122)

 

    « L’herbe est fade, la dune est pâle, la grève incolore, la mer laiteuse, le ciel soyeux, nuageux, extraordinairement aérien, bien dessiné, bien modelé et bien peint, comme on le peignait autrefois. »
(Les maîtres d’autrefois, OC, p. 651)

 

        « C’est ainsi que s’ouvrent mes journées, par des bruits, par des lueurs, par des formes entrevues, par le rayonnement grisâtre de l’aurore à travers ma fenêtre ouverte, par un salut donné du fond de l’âme à chaque chose qui s’éveille en même temps que moi. Ce n’est pas ma faute si la nature envahit à ce point tout ce que j’écris. Je lui donne ici tout au plus la part qu’elle a dans ma propre vie. Agir au milieu de sensations vives, produire en ne cessant pas d’être en correspondance avec ce qui nous entoure, servir de miroir aux choses extérieures, mais volontairement, et sans leur être assujetti ; faire enfin de sa propre destinée ce que les poètes font de leurs poèmes, c’est-à-dire enfermer une action forte dans des rêveries ; modifier l’homo sum de Térence, et dire : "Rien de ce qui est divin ne m’est étranger", voilà, mon ami, qui ne serait ni trop, ni trop peu ; voilà qui serait vivre. » (Une année dans le Sahel, OC, p. 331)

 

        « J’ai profité de ce court moment de miséricorde, peut-être sans lendemain, pour faire une promenade de convalescent. N’ayant pas de but, je l’ai faite au hasard, par le premier chemin venu, à pied, lentement et doucement, à l’exemple des valétudinaires, dont le retour à la santé se manifeste d’abord par la surprise de tout ce qu’ils voient et par la joie silencieuse de vivre. J’ai vu des choses très simples qui m’ont ravi ; mais le véritable événement de ma journée, c’est le beau temps.

« Connais-tu les effets incalculables produits par un baromètre qui monte ou qui descend, et t’es-tu jamais aperçu à quel point ce petit instrument nous gouverne ? Peut-être vivons-nous, tous tant que nous sommes, sous la dépendance de certains agents occultes dont nous subissons l’action sans l’avouer ni la définir ; peut-être y a-t-il au fond de la destinée de chacun de nous de petits secrets misérables dont nous ne parlons pas, de peur de confesser notre servitude et d’humilier devant la matière une âme humaine qui se prétend libre. Quant à moi, après ce long emprisonnement, après un mois de tête-à-tête avec mon ombre, le moindre ébranlement d’esprit devient une aventure, une sensation reçue vaut une anecdote, et ne t’étonne pas si j’arrive à ce résultat de considérer comme un plaisir inusité le plaisir même de me sentir ému ! »
(Une année dans le Sahel, OC, p. 252-253)

 

        « La première fois que je le rencontrai, c’était en automne. Le hasard me le faisait connaître à cette époque de l’année qu’il aime le plus, dont il parle le plus souvent, peut-être parce qu’elle résume assez bien toute l’existence modérée qui s’accomplit ou qui s’achève dans un cadre naturel de sérénité, de silence et de regrets. » (Dominique, OC, p. 371)

 

        « La pierre qui me servait de pupitre était tiède ; des lézards s’y promenaient à côté de ma main sous un soleil doux. Les arbres, qui déjà n’étaient plus verts, le jour moins ardent, les ombres plus longues, les nuées plus tranquilles, tout parlait, avec le charme sérieux propre à l’automne, de déclin, de défaillance et d’adieux. Les pampres tombaient un à un, sans qu’un souffle d’air agitât les treilles. Le parc était paisible. Des oiseaux chantaient avec un accent qui me remuait jusqu’au fond du cœur. Un attendrissement subit, impossible à motiver, plus impossible encore à contenir, montait en moi comme un flot prêt à jaillir, mêlé d’amertume et de ravissement. Quand Augustin descendit sur la terrasse, il me trouva tout en larmes. » (Dominique, OC, p. 408)

 

        « Ce jour-là même, elle [Julie] voulut sortir en voiture. Nous la conduisîmes dans les allées les plus douces du bois. Il faisait beau. Elle en revint ranimée, rien que pour avoir respiré la senteur des chênes, dans de grands abatis chauffés par un soleil clair. Elle rentra méconnaissable, presque avec des rougeurs, tout émue d’un frisson fiévreux, mais de bon augure, qui n’était que le retour actif du sang dans ses veines appauvries. » Ele renaît « ainsi pour si peu, d’un rayon de soleil d’hiver et d’une odeur résineuse de bois coupé »
(Dominique, OC, p. 548-549).

 

        « Je marchais rapidement, pénétré et comme stimulé par ce bain de lumière, par ces odeurs de végétations naissantes, par ce vif courant de puberté printanière dont l’atmosphère était imprégnée. Ce que j’éprouvais était à la fois très doux et très ardent. Je me sentais ému jusqu’aux larmes, mais sans langueur ni fade attendrissement. J’étais poursuivi par un besoin de marcher, d’aller loin, de me briser par la fatigue, qui ne me permettait pas de prendre une minute de repos. Partout où j’apercevais quelqu’un qui pût me reconnaître, je tournais court, prenais un biais, et je m’enfonçais à perte d’haleine dans les sentiers étroits coupant les blés verts, là où je ne voyais plus personne. Je ne sais quel sentiment sauvage, plus fort que jamais, m’invitait à me perdre au sein même de cette grande campagne en pleine explosion de sève. […] Je revins, non pas épuisé, mais plus excité au contraire par ce vagabondage de plusieurs heures au grand air, dans la tiédeur des routes, sous l’âpre et mordant soleil d’avril. J’étais dans une sorte d’ivresse, rempli d’émotions extraordinaires, qui sans contredit se manifestaient sur mon visage, dans mon air, dans toute ma personne. […] Je restai là jusqu’à la nuit, me demandant ce que j’éprouvais, ne sachant que répondre, écoutant, voyant, sentant, étouffé par des pulsations d’une vie extraordinaire, plus émue, plus forte, plus active, moins compressible que jamais. » (Dominique, OC, p. 421-423)

OC : Eugène Fromentin, Œuvres complètes, Textes établis, présentés et annotés par Guy Sagnes, Paris, Gallimard,
« Bibliothèque de la Pléiade », 1984.

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