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 Voyages 

Les voyages d'Eugène Fromentin 

Un été dans le Sahara

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     « Le seul intérêt qu’à mes yeux ils [ces livres] n’aient pas perdu, celui qui les rattache à ma vie présente, c’est une certaine manière de voir, de sentir et d’exprimer qui m’est personnelle et n’a pas cessé d’être mienne. Ils disent à peu près ce que j’étais, et je m’y retrouve. J’y retrouve également ce que j’avais rêvé d’être, avec des promesses qui toutes n’ont pas été tenues et des intentions dont la plupart n’ont pas eu d’effet. De sorte que si j’ai peu grandi, du moins je n’ai pas changé. Voilà quel est, pour l’auteur qui vient de les relire, le sens actuel de ces livres de jeunesse ; et c’est uniquement à cause de cela qu’il y tient. »

     « La difficulté de peindre avec le pinceau me fit essayer de la plume.

Il me parut intéressant de comparer dans leurs procédés deux manières de s’exprimer qui m’avaient l’air de se ressembler bien peu, contrairement à ce qu’on suppose. J’avais à m’exercer sur les mêmes tableaux, à traduire, la plume à la main, les croquis accumulés dans mes cartons de voyage. J’allais donc voir si les deux mécanismes sont les mêmes ou s’ils diffèrent, et ce que deviendraient les idées que j’avais à rendre, en passant du répertoire des formes et des couleurs dans celui des mots. L’occasion de faire cette épreuve est assez rare, et je n’étais pas fâché qu'elle me fût donnée. »

     « Il y a des formes pour l’esprit, comme il y a des formes pour les yeux ; la langue qui parle aux yeux n’est pas celle qui parle à l’esprit. Et le livre est là, non pour répéter l'œuvre du peintre, mais pour exprimer ce qu’elle ne dit pas. »

     « Le lot du peintre était forcément si réduit que celui de l'écrivain me parut immense. Je me promis seulement de ne pas me tromper d'outil en changeant de métier. »

 

     « Notre langue, étonnamment saine et expressive, même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires, m’apparaissait comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent, tout borné qu’il est, qu’on peut indéfiniment exploiter dans sa profondeur, sans avoir besoin de l’étendre, propre à donner tout ce qu’on veut de lui, à la condition qu’on y creuse. »

    « Il n’est pas de livre un peu digne d’être lu qui n’ait son public et qui ne se l’attache, grâce à des affinités purement humaines. »

     « Le ciel tendu de gris se reposait de pleuvoir. »

     « J’aime passionnément le bleu, et il y a deux choses que je brûle de revoir : le ciel sans nuages, au-dessus du désert sans ombre. »

   « Ce qu’il y avait surtout d’incomparable, c’était le ciel : le soleil allait se coucher, et dorait, empourprait, émaillait de feu une multitude de petits nuages détachés du grand rideau noir étendu sur nos têtes, et rangés comme une frange d’écume au bord d’une mer troublée. »

     « Imagine un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents arides et brûlé jusqu’aux entrailles. (...) D’un bout à l’autre, aussi loin que la vue peut s’étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni bistré, mais exactement couleur de peau de lion. »

     « Un ciel balayé, brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, d’où le soleil se retirait sans pompe et comme avec de froids sourires. »

 

    « Le silence est un des charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique à l’âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vécu dans le tumulte ; loin de l’accabler, il la dispose aux pensées légères. »

     « Devrais-je donc venir si loin du Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande ? »

   « Jusqu’à la dernière minute du jour, le Sahara demeure en pleine lumière. La nuit vient ici comme un évanouissement. »

     « Le sirocco s’acharnait après cette pauvre verdure échappée au soleil, et la poussière qui pleuvait à flots, le jour plombé qui enveloppait tout de sa couleur de cendre, donnait à ce tableau, déjà si triste, une physionomie violente et pour ainsi dire pleine d’angoisse. »

    « Nos villes de France se tiennent toutes ; elles se donnent presque la main par leurs faubourgs; elles correspondent par leurs villages ; on va de l’une à l’autre par des routes ouvertes, par des campagnes peuplées ; il n’y a point de surprise à les découvrir. Ici, on se croirait en mer ; voilà soixante-quinze lieues que nous faisons sans route tracée et sans rencontrer un point habité. »

 

    « Laisse-toi conduire à petits pas jusqu’à l’entrée du désert. C’est une émotion qui perdrait à n’être pas attendue. »

    « Je n’avais plus autour de moi que du sable ; il y avait des pas nombreux et des traces toutes récentes imprimées à l’endroit où nous marchions. Le ciel était d’un bleu de cobalt pur ; l’éclat de ce paysage stérile et enflammé le rendait  encore plus extraordinaire. »

 

    « Je vis apparaître au-dessus d’une plaine frappée de lumière, d’abord, un monticule isolé de rochers blancs, avec une multitude de points obscurs, figurant en noir violet les contours supérieurs d’une ville armée de tours ; en bas s’alignait un fourré d’un vert froid, compacte, légèrement hérissé comme la surface barbecue d’un champ d’épis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se montrait à gauche. (...) Cette barre tranchait crûment sur un fond de ciel couleur d’argent mat, et ressemblait, moins le ton, à une mer sans limites. (...) Voilà trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus tard, cela me fera rêver, et peut-être mon souvenir adoucira-t-il les couleurs trop crues de ce tableau. Aujourd’hui je reproduis, sans y rien  changer, ce qui s’est imprimé de soi-même et comme un portrait dans mon esprit. Je n’éprouvai aucun éblouissement ; j’eus le temps de m’affermir un peu l’âme afin d’embrasser tout ce tableau d’un coup d'œil sûr, qui demeurât fidèle, et de m’en emparer pour toujours. »

     « Le soleil était dévorant ; le cuir de mes fontes me brûlait les mains, et de toutes parts régnait le plus grand silence. »

     « J’éprouve toujours le même soulagement d’esprit à me sentir à ce point dénué de tout, sans être en réalité privé de rien. »

     « L’heure était en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant éclat descendait des étoiles, il y avait tant de bien-être à se sentir vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rêves, que je ne me rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie. » 

    « Voici le thermomètre à 49 degrés et demi à l’ombre. (...) Quand on traverse la place, à midi, le soleil direct vous transperce le crâne, comme avec des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six heures de jour, recevoir une douche de feu. » 

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