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 Voyages 

Les voyages d'Eugène Fromentin 

Voyage en Egypte

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     « Pas un nuage. Le ciel bleu tendre. Les eaux comme un champ labouré de glèbe fauve et roussâtre. Entre ces deux contrastes, soit la chaîne arabique marquant en jaune clair, soit la ligne verdâtre de dattiers. Là-dessus tout objet clair éclate en lumière, tout objet sombre et de premier plan prend un relief de couleur extraordinaire. »

     « Jamais je n’ai mieux observé la loi des couleurs complémentaires. Partout où la végétation des roseaux tourne au jaune, les eaux voisines tournent au bleu. »

     « Enfin la nuit a triomphé, mais la lutte avait été longue. L’or en s’éteignant s’est changé en feu, puis en rouge, puis en pourpre sombre. Le cercle flamboyant s’est rétréci. Trois quart d’heure après, ce n’était plus qu’un disque étroit de tous les côtés pressé par les ténèbres, et comme un souvenir lointain du jour. La nuit, la vraie nuit, a fini par atteindre l’Occident lui-même. En levant les yeux, je me suis aperçu que Vénus n’était plus seule. Toutes les constellations étaient allumées. »

     « Je n’ai pas choisi cette façon de voyager. Je n’espérais pas voir l’Egypte : un hasard m’y conduit. Je la traverse au galop. Ce que je vois m’échappe, sans qu’il me soit possible de le fixer. Ce que j’admire le plus souvent est précisément ce qui fuit le plus vite. Je n’ai pas le loisir de m’arrêter, d’étudier les choses de près, ni de me pénétrer de leur esprit, ni de connaître leurs habitudes. Le climat lui-même me frappera sans doute par des phénomènes qui peuvent tromper et qui peut-être ne seront que des accidents. Etranger à l’histoire, à la science, quelle chance ai-je donc d’emporter de cette course hâtive à travers un pays sans pareil, quelle chance ai-je donc d’en emporter quoi que ce soit d’intéressant pour les autres ? Essayons cependant. Prenons des empreintes instantanées : elles n’auront que plus d’imprévu. »

 

     « Je suis complètement éteint, et n’ose plus rien regarder, de peur de nuire aux sensations vives, justes et vraies du premier trajet. Les ennuis du bord, l’incommodité de la vie en commun, l'absence cruelle de toute nouvelle de France, l’impossibilité de travailler. »

    « Nous longeons le Djebel-Attaka. Le désert est plat, sablonneux, parfaitement nu. La haute et magnifique montagne est toute modelée dans les violets ou les azurs les plus vaporeux. Le sable envahit le désert de plus en plus; il n’y reste par place que des végétations courtes, par petites boules sombres ; je connais cela, c’est le désert moucheté comme la peau d’un léopard. »

     « C’est le matin, il est dans la brume lilas des premières heures. Silhouettes exquises de précision élégante, exquises de douceur. »

     « C’est admirable. Le Nil file et se perd au Sud dans une gloire de lumière constante, nuancée des couleurs variables du matin, du midi ou du soir, mais toujours égale et toujours inexprimable ou par son abondance ou par sa beauté. »

   « L’étendue de l’horizon est immense, et la dernière, l’extrême ligne cendrée, filée comme à la règle, à la base du ciel, et si finement lavée d’une teinte d’opale, donne une première idée charmante de cette chose grave, solennelle, monotone souvent, redoutable quelquefois, jamais ennuyeuse, qu’on appelle le désert. C’est ainsi que je l’ai vu partout apparaître, de très loin, entre des collines de sable fauve, ou de terre très claire, aplati, infini, et n’ayant d’autre couleur que la couleur idéale de la distance, de la solitude et de la lumière. »

     « Avec mon ami Berchère, nous causons de la difficulté de rendre de pareils spectacles, et de leur beauté. Je vais partir, je n’ai rien fait. Le moment est venu de se demander si ce voyage est perdu ou s’il produira quelques fruits. Lesquels ? Projets. Je m’attache tristement, amèrement, aux lieux que je vais quitter, et cependant la France et le chez moi m’attirent invinciblement, à ce point que, libre de prolonger mon séjour, je le précipite, et que volontairement je dis adieu à tout cela, pour jamais bien sûr, pour jamais. »

     « Je voudrais donner des choses que je vois une idée simple, claire et vraie, émouvoir avec le souvenir de ce qui m’a ému, laisser le lecteur indifférence pour ce qui ne m’a pas intéressé moi-même, ne rien grandir à plaisir, et, me tenant toujours dans la mesure des choses, les rappeler à ceux qui les connaissent, les rendre sensibles et pour ainsi dire les faire revivre à l’esprit comme aux yeux de ceux qui les ignorent. Cette série de croquis rapides, de peintures inachevées, faits en courant, ne seront pas un livre, et n’en sauraient avoir l’unité. L’élément humain en sera fatalement absent. J’aurai entendu tout ce qui se dit et se crie dans le tumulte des villes égyptiennes sans en comprendre l’idée ni le sens. Il est trop tard, je suis trop vieux, on va trop vite. »

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